Perdre du poids pour sa santé ?

Hier, j’ai écouté un épisode de MonGrosPodcast intitulé : « Décider que la grosseur est une maladie, à qui et à quoi ça sert ? » et j’avais envie de vous le partager et de vous partager ma pratique clinique.

J’ai très souvent des patients qui viennent me voir en me disant :

« Moi, je n’ai pas de problème avec mon poids. C’est pour ma santé. »

Pourquoi disent-ils ça ?

Parce qu’ils l’ont entendu. Entendu encore et encore. Depuis des années, on nous répète que pour être en bonne santé, il faudrait être mince. Que le poids serait un indicateur fiable de notre état de santé. Que ne pas chercher à maigrir reviendrait à négliger sa santé.

Et à force d’entendre ce discours, beaucoup de personnes finissent par l’intégrer comme une évidence.

Dans le podcast, Lisa rappelle un élément historique intéressant : la reconnaissance de l’obésité comme maladie est relativement récente. Bien sûr, l’obésité existait déjà dans les classifications médicales auparavant. Mais c’est surtout à partir des années 1990, et notamment après un rapport majeur de l’OMS publié en 1997, qu’elle commence à être présentée comme une maladie chronique à part entière plutôt que comme un simple facteur de risque.

Un facteur de risque, c’est pourtant quelque chose que nous connaissons bien en médecine. Le tabac est un facteur de risque. L’alcool aussi. La sédentarité. Le manque de sommeil. Le stress chronique. Certains facteurs génétiques. L’âge également.

Avoir un facteur de risque n’est pas la même chose qu’être malade.

Cette distinction est importante, car elle influence profondément notre façon de penser la santé.

Or, lorsque l’on parle de santé, on oublie souvent la définition proposée par l’OMS dès 1946 :

« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. »

Autrement dit, la santé ne se résume pas au fonctionnement de nos organes ni à nos résultats biologiques.

Elle comporte au moins trois dimensions :

  • la santé physique ;
  • la santé mentale ;
  • la santé sociale.

Pourtant, dans la pratique, j’observe souvent que la santé est réduite à sa seule dimension physique. Et même parfois à un chiffre : l’IMC.

L’indice de masse corporelle, ou IMC, a été imaginé au XIXe siècle par le mathématicien belge Adolphe Quetelet. Son objectif n’était pas d’évaluer la santé individuelle mais de décrire statistiquement une population (sur la base d’observations réalisées principalement sur des hommes européens, en particulier belges). Il ne s’agissait pas d’un outil pensé pour évaluer la santé individuelle, ni d’un échantillon représentatif de la diversité des populations mondiales. Pourtant, aujourd’hui encore, il est fréquemment utilisé comme un indicateur de santé.

Autrement dit, un indicateur construit à partir d’un groupe restreint et homogène est aujourd’hui utilisé comme norme universelle pour juger des corps humains dans toute leur diversité. Le problème est qu’il a été crée sur une base limitée de la population, qu’il ne distingue pas la masse grasse de la masse musculaire, ne tient pas compte de l’âge, du sexe, de la répartition des graisses, des comportements de santé ou encore de la condition physique réelle d’une personne.

Deux personnes ayant le même IMC peuvent avoir des états de santé très différents.

Et inversement.

Lorsqu’on réduit la santé à un chiffre sur la balance ou à une catégorie d’IMC, on risque de perdre de vue l’essentiel : la santé est multidimensionnelle.

Car que se passe-t-il lorsqu’une personne cherche à améliorer sa santé physique au détriment de sa santé mentale ?

Lorsqu’elle vit dans le contrôle alimentaire permanent ?

Lorsqu’elle passe ses journées à culpabiliser après avoir mangé ?

Lorsqu’elle évite les repas entre amis ?

Lorsqu’elle ne pense plus qu’à son poids ?

A-t-on réellement amélioré sa santé ?

La question mérite d’être posée.

Peut-être que la véritable santé consiste moins à poursuivre un poids idéal qu’à chercher un équilibre entre santé physique, santé mentale et santé sociale.

Et cet équilibre est souvent beaucoup plus complexe qu’un simple chiffre sur une balance.

Prenons un exemple.

Imaginons une personne qui perd 20 kilos.

À première vue, tout le monde va la féliciter.

Son médecin peut être satisfait. Son entourage aussi. Les compliments pleuvent. On lui dit qu’elle a repris sa santé en main.

Mais regardons un peu plus loin que le chiffre sur la balance.

Que se passe-t-il si cette perte de poids a été obtenue au prix d’une surveillance constante de son alimentation ?

Si elle passe désormais une grande partie de sa journée à penser à ce qu’elle va manger, à ce qu’elle a mangé ou à ce qu’elle ne devrait pas manger ?

Si elle ressent de la culpabilité après chaque écart ?

Si elle refuse les invitations au restaurant par peur de perdre le contrôle ?

Si elle évite les apéritifs entre amis, les repas de famille ou les vacances parce qu’ils menacent son équilibre alimentaire ?

Si son estime d’elle-même dépend désormais entièrement de sa capacité à maintenir ce poids ?

Dans ce cas, sa santé physique s’est peut-être améliorée sur certains critères.

Mais qu’en est-il de sa santé mentale et qu’en est-il de sa santé sociale ?

Peut-on réellement parler d’amélioration globale de la santé lorsque deux dimensions essentielles du bien-être se détériorent ?

A-t-elle réellement pris soin d’elle ?

À l’inverse, imaginons une personne dont le poids reste stable.

Elle dort mieux.

Elle bouge davantage parce qu’elle a trouvé une activité qu’elle aime réellement.

Elle mange de façon plus variée.

Elle culpabilise moins.

Elle passe moins de temps à lutter contre son corps.

Elle participe à nouveau aux repas entre amis sans angoisse.

Elle retrouve de l’énergie pour ses projets, ses relations, son travail.

Son IMC n’a peut-être pas changé.

Mais sa santé, elle, s’est améliorée.

La difficulté, c’est que ces progrès-là sont souvent invisibles.

On ne les voit pas sur une balance.

On ne les mesure pas avec un calcul poids/taille².

Pourtant, ils font pleinement partie de ce que l’OMS appelle la santé.

Et c’est peut-être là que le débat autour de l’obésité comme maladie devient particulièrement intéressant.

Car dès lors que le poids devient le principal indicateur de santé, il existe un risque : celui de confondre l’objectif avec le moyen.

L’objectif n’est pas de faire baisser un chiffre mais bien d’améliorer la santé des personnes.

Et ces deux choses ne sont pas toujours synonymes.

Évidemment, cela ne signifie pas que le poids n’a jamais aucun lien avec la santé.

Certaines personnes grosses présentent des difficultés respiratoires, articulaires, cardiovasculaires ou métaboliques qui méritent d’être prises en charge.

La question n’est pas là.

La question est plutôt : qu’est-ce qui change lorsque l’on décide que la grosseur elle-même est une maladie ? Les mots que l’on choisit ne sont jamais neutres.

Quand on qualifie quelque chose de maladie, on ouvre la porte à des traitements, à des recommandations médicales, à des financements de recherche, à des politiques de santé publique.

Cela devrait avoir des effets positifs.

Par exemple, cela pourrait permettre à certaines personnes d’accéder à des soins, d’être davantage prises au sérieux ou de bénéficier d’une meilleure prise en charge.

Mais cela peut aussi avoir des effets moins visibles.

Lorsque la grosseur est définie comme une maladie, le corps gros devient, par définition, un corps considéré comme anormal, à corriger et à traiter.

Un corps qu’il faudrait rapprocher le plus possible d’une norme jugée plus saine.

Et c’est là que les choses se compliquent.

Parce qu’une personne grosse qui consulte pour une douleur au genou, une dépression, une fatigue chronique ou des troubles digestifs risque alors de voir son poids placé au centre de toutes les explications.

Comme si son corps devenait la cause évidente de tous ses problèmes.

Beaucoup de personnes grosses racontent d’ailleurs avoir quitté une consultation avec une prescription de perte de poids alors qu’elles étaient venues pour tout autre chose.

Cette réalité porte aujourd’hui un nom : la grossophobie médicale.

Non seulement elle contribue à stigmatiser et rendre illégitime les personnes grosses mais surtout, elle peut retarder des diagnostics, décourager certaines personnes de consulter ou conduire à des prises en charge inadaptées.

Paradoxalement, vouloir améliorer la santé des personnes grosses peut alors produire l’effet inverse.

Car lorsqu’on évite les cabinets médicaux par peur d’être jugé, culpabilisé ou ramené à son poids, la santé a peu de chances d’y gagner.

Une autre question mérite également d’être posée.

Si la grosseur est une maladie, quel est alors le traitement ?

Pendant longtemps, la réponse a semblé évidente : la perte de poids.

Pourtant, nous savons aujourd’hui que les régimes amaigrissants aboutissent très souvent à une reprise pondérale à moyen ou long terme.

Nous savons aussi que les cycles répétés de perte et de reprise de poids peuvent avoir des conséquences négatives sur la santé physique et psychologique.

Autrement dit, le principal traitement proposé pendant des décennies n’a pas produit les résultats espérés pour une grande partie des personnes concernées.

C’est peut-être pour cette raison que de plus en plus de professionnels de santé déplacent aujourd’hui la question.

Plutôt que de demander : « Comment faire maigrir cette personne ? », ils commencent à demander :

« Comment améliorer sa santé, son bien-être et sa qualité de vie, quel que soit le chiffre affiché sur la balance ? »

La nuance paraît subtile.

Elle est pourtant fondamentale.

Quand mes patients me disent : « Je veux perdre du poids pour ma santé », je ne leur réponds jamais qu’ils ont tort.

Je leur demande plutôt : « Qu’entendez-vous exactement par santé ? »

Parce que derrière ce mot se cachent souvent des réalités très différentes : avoir moins mal, retrouver de l’énergie, mieux dormir, être plus libre dans ses mouvements, diminuer certaines angoisses, pouvoir jouer avec ses enfants, se sentir mieux dans sa vie sociale…

Et lorsqu’on prend le temps de définir ces objectifs, on découvre parfois qu’ils ne passent pas forcément par une perte de poids.

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