« Je viens de courir pendant une heure, je vais pouvoir m’autoriser un goûter. »
« J’ai mangé une salade ce midi, j’ai bien le droit de manger une raclette ce soir. »
« La balance affiche 500 g de moins qu’hier, je peux me féliciter en mangeant le paquet de chips. »
Ces phrases vous parlent peut-être.
Dans chacune d’elles, manger devient possible… grâce à quelque chose qui s’est passé avant.
J’ai fait du sport, donc je peux manger.
J’ai « été raisonnable », donc je peux manger.
J’ai perdu du poids, donc je peux manger.
Comme si manger était une récompense.
Comme s’il fallait avoir accumulé suffisamment de « bons points » pour pouvoir s’alimenter sans culpabiliser.
Mais est-ce que ça a vraiment du sens ?
Et si on raisonnait comme avec une voiture ?
Est-ce qu’on dirait :
« J’ai roulé pendant 4 heures, je vais pouvoir remettre un peu d’huile. »
Non.
L’huile, on en remet quand le moteur en a besoin.
On ne se dit pas : « J’ai beaucoup roulé aujourd’hui, donc j’ai bien mérité de remettre de l’huile. »
Ou encore :
« Je n’ai pas pris ma voiture hier, je vais pouvoir faire deux fois plus de kilomètres aujourd’hui. »
Toujours pas.
Le fait de ne pas avoir roulé hier ne crée pas un besoin de rouler davantage aujourd’hui.
Et :
« Mon plein n’est toujours pas terminé, je vais pouvoir rouler à 200 km/h sur l’autoroute ! »
Non plus.
D’abord parce que c’est un petit peu interdit… mais surtout parce que le fait d’avoir encore du carburant ne crée pas un besoin de rouler plus vite.
La voiture fonctionne selon ses besoins. Pas selon un système de récompense.
Et pour notre corps, pourquoi faudrait-il fonctionner autrement ?
« J’ai le droit de manger parce que… »
Pourtant, nous avons souvent appris à associer l’alimentation à une forme de justification.
« J’ai fait du sport, donc j’ai le droit de manger. »
« Je n’ai pas beaucoup mangé aujourd’hui, donc je peux manger ce soir. »
« J’ai été très raisonnable cette semaine, donc je peux me faire plaisir ce week-end. »
« J’ai perdu du poids, donc je peux m’offrir ce dessert. »
Parfois, cette justification ne s’adresse même pas à nous-mêmes.
Elle sert à répondre aux remarques des autres :
« Oui, je prends du dessert, mais j’ai fait une heure de sport ce matin. »
« Oui, je mange ça, mais je n’ai rien mangé à midi. »
« Oui, je prends du fromage, mais je fais attention le reste du temps. »
Comme s’il fallait présenter une bonne raison pour être autorisé à manger.
En fait, manger devient presque systématiquement soumis à condition.
Il faudrait avoir fait quelque chose, ne pas avoir fait quelque chose, avoir suffisamment « compensé », avoir été suffisamment « raisonnable »…
Mais pourquoi ?
Un besoin n’est pas une récompense
Quand on parle de besoin alimentaire, on ne parle pas de droit.
On ne parle pas d’autorisation.
On parle de besoin.
Et un besoin ne devrait pas avoir à se justifier.
Il existe. C’est tout.
Prenons un exemple très simple.
Si vous avez envie d’aller aux toilettes, vous n’allez probablement pas vous dire :
« Bon… ça fait quand même deux heures et demie que je n’y suis pas allée, donc je peux y aller. »
Vous n’allez pas non plus penser :
« J’ai travaillé toute la matinée, j’ai quand même bien le droit d’aller faire pipi. »
Vous y allez.
Vous n’avez pas besoin de le mériter.
Vous n’avez pas besoin de l’avoir « gagné ».
Vous n’avez pas besoin de compenser quoi que ce soit.
Parce que c’est un besoin.
On pourrait faire exactement le même parallèle avec le sommeil, le repos, la chaleur, le fait de porter des vêtements confortables, de boire quand on a soif…
Nos besoins ne sont pas des récompenses.
Alors pourquoi faudrait-il mériter de manger ?
Mais l’alimentation, ce n’est pas seulement une question de faim
Ici il est important de rappeler quelque chose : nos besoins alimentaires sont multiples.
Ils sont notamment :
- énergétiques : notre organisme a besoin d’énergie pour fonctionner ;
- nutritionnels : il a besoin de différents nutriments ;
- émotionnels : nous pouvons aussi avoir besoin de plaisir, de réconfort, de convivialité, de satisfaction.
Ces différentes dimensions participent toutes à notre relation à l’alimentation.
Manger parce qu’on a faim est légitime.
Manger parce qu’on a envie d’un aliment est légitime.
Manger parce qu’on recherche du réconfort ou du plaisir est légitime.
Cela ne signifie pas que toutes nos prises alimentaires sont obligatoirement liées à un besoin physiologique immédiat. Cela signifie simplement que nous n’avons pas besoin de construire un dossier de justification pour avoir le droit de manger.
Vous pouvez d’ailleurs retrouver plus de détails sur ces différentes dimensions dans mon article consacré à l’équilibre alimentaire et ses trois dimensions.
Le problème de la compensation
Le raisonnement « j’ai fait X, donc je peux manger Y » peut sembler anodin.
Pourtant, lorsqu’il devient systématique, il peut installer une véritable logique de compensation :
activité physique → nourriture
restriction → nourriture
perte de poids → nourriture
« bonne journée alimentaire » → nourriture
Et forcément à l’inverse :
repas copieux → restriction
dessert → sport
écart → compensation
On finit alors par ne plus considérer l’alimentation comme quelque chose qui répond à nos besoins, mais comme une monnaie d’échange.
J’ai fait quelque chose de « bien » : je gagne le droit de manger.
J’ai fait quelque chose de « mal » : je dois me rattraper.
Et cette logique peut devenir épuisante.
Elle nous éloigne progressivement d’une question beaucoup plus simple :
« De quoi ai-je besoin maintenant ? »
Alors, la prochaine fois que vous vous surprenez à vous justifier…
Essayez simplement de repérer la phrase.
« J’ai fait du sport, donc je peux… »
« Je n’ai pas beaucoup mangé aujourd’hui, donc je peux… »
« J’ai été raisonnable cette semaine, donc je peux… »
« J’ai perdu du poids, donc je peux… »
Et remplacez peut-être cette justification par une autre question :
« De quoi ai-je besoin ? »
Peut-être que vous avez faim.
Peut-être que vous avez envie de quelque chose de particulier.
Peut-être que vous avez besoin d’un repas qui vous fait plaisir.
Peut-être que vous avez besoin de réconfort.
Peut-être que vous avez simplement envie de partager un moment convivial.
Et peut-être que vous n’avez besoin de rien pour justifier tout cela.
Parce qu’au fond, manger n’est pas une récompense.
Vous n’avez pas besoin de l’avoir mérité.
Vous n’avez pas besoin d’avoir été « sage ».
Vous n’avez pas besoin d’avoir couru une heure.
Vous n’avez pas besoin d’avoir mangé une salade à midi.
Vous n’avez pas besoin d’avoir perdu 500 grammes.
Un besoin ne se mérite pas.
Un besoin ne se négocie pas.
Un besoin ne se justifie pas.

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